Oscar Acosta : «Sans ce carton rouge, je pense que la Suisse serait passée»
L’ex-international argentin, aujourd’hui entraîneur adjoint au FC Versoix, raconte sa Coupe du monde.
Oscar Acosta s’est envolé pour les États-Unis afin de supporter son équipe de cœur, l’Argentine. Et on le comprend : cet ancien international a joué avec l’Albiceleste aux côtés de son ami, un certain Diego Maradona. Lors de la Coupe du monde aux États-Unis, au Mexique et au Canada, il a suivi sur place deux rencontres, contre l’Égypte et contre la Suisse, avec son fils aîné. Un mois après une finale perdue et au lendemain de l’aveu de l’International Football Association Board (IFAB) sur le carton rouge d’Embolo, il revient sur ce Mondial et sur l’image d’une Argentine devenue, sur les réseaux, une équipe très critiquée.

TéléVersoix Magazine : Comment avez-vous vécu cette Coupe du monde ?
Oscar Acosta : Sur place, et c’était magique, d’autant que j’y étais avec mon fils aîné, qui a joué au Servette. Nous connaissions beaucoup de monde sur place. Vivre ça ensemble, père et fils, c’est inoubliable. Le match contre l’Égypte surtout : menés, puis ce retournement… (NDLR : l’Argentine était menée 2-0 puis a gagné la rencontre 3-2), je n’avais jamais rien ressenti d’aussi fort.
Qu’avez-vous pensé de l’organisation, en dehors du terrain ?
Pour moi, c’est une Coupe du monde de riches. À commencer par le prix des billets : j’ai vu des gens payer 6’000 francs une place. Des amis venus d’Argentine ont vendu leur voiture, une montre, pour voir un match — parce qu’on est des fanatiques. Ce n’est pas l’esprit du foot. Le foot, c’est un sport populaire, accessible à tous. Là, il devient réservé à ceux qui ont de l’argent. Moi, j’ai pu obtenir des billets à des tarifs raisonnables. Honnêtement, je n’aurais jamais pu payer de telles sommes : mon père, en Argentine, touche une retraite d’environ 280 francs par mois. Si je dépensais ça pour un billet, je me sentirais minable. Heureusement, les amis m’ont aidé — c’est Denis Zakaria (NDLR : international suisse formé au Servette FC, aujourd’hui milieu de terrain de l’AS Monaco, qui a disputé la Coupe du monde 2026 avec la Nati) qui a donné une place à mon fils pour Suisse-Argentine, parce qu’ils ont joué ensemble au Servette.
Au-delà du prix, qu’est-ce qui vous a dérangé ?
Les distances entre les villes sont énormes, les pauses fraîcheur en plein match cassent le rythme : ça avantage certaines équipes et ça en pénalise d’autres. Une demi-heure de pause en finale… Ce n’est plus le foot de mon époque. Aujourd’hui, c’est une industrie, des milliards. La technologie a tout dépassé — mais quand elle-même pose problème, il faut se reposer les questions. Il y a aussi eu le carton rouge annulé pour l’attaquant des États-Unis, après que Donald Trump a dit lui-même avoir appelé le président de la FIFA. Pour moi, ça ne rentre pas dans les règles du foot.
Suisse-Argentine, avec un pied dans chaque pays, ça a dû être particulier.
Difficile, oui. Mais mon cœur est argentin. Ça, c’est comme ça. Mon jeune fils, 15 ans, a choisi la Suisse et joue en sélection suisse M15 ; il est heureux ici, avec ses copains du Servette. Je suis donc partagé.
Et sur le terrain ?
Au niveau du jeu, on a été dépassés par la Suisse, largement. Mac Allister a marqué un peu par hasard — un joueur d’1m76 qui score de la tête, c’est fou — et on a pris l’avantage, mais la dynamique du match était en faveur de la Suisse. Quant au carton d’Embolo, reconnu aujourd’hui comme une erreur d’arbitrage : il est maintenant trop tard, on ne rejoue pas le match. Tu ne peux pas dire quinze jours après «on s’est trompés». Cela dit, ce n’est ni la faute de l’Argentine, ni vraiment celle d’Embolo — il a été naïf, trop innocent, il est tombé dans le jeu de Leandro Paredes. Paredes, il joue à la limite : dans ton équipe, c’est magnifique ; en face, c’est un cauchemar. J’étais derrière le banc suisse, il a passé le match à parler avec les remplaçants adverses, c’est un travail chez lui. Embolo, lui, aime son maillot, il a pleuré. Sans ce carton, je pense que la Suisse serait passée. Après le match, des personnes m’ont téléphoné pour me dire : «Vous avez volé le match, bande de voleurs !»
Justement, beaucoup disent que l’Argentine a été favorisée tout le tournoi. Qu’en pensez-vous ?
Je vais être honnête : oui, on a été favorisés. Mais pas plus que d’autres, selon moi. Regardez l’Espagne : si on siffle penalty pour la Belgique, elle n’est peut-être pas en finale (NDLR : une main du joueur espagnol Rodri dans sa surface n’a pas été sanctionnée lors du quart de finale Espagne-Belgique, 2-1). Et contre l’Égypte, on nous a annulé un but pour une faute trente secondes avant — donc ça joue aussi contre nous. Le vrai problème, c’est la VAR : la technologie devait nous libérer des erreurs d’arbitrage, mais on a l’impression qu’il y en a encore plus ! Il y a trop d’erreurs d’appréciation. Et lorsque le monde entier parle de ces erreurs, c’est qu’il s’est passé quelque chose. Les gens ne sont pas bêtes.
On a le sentiment que cette Argentine est devenue l’équipe la plus détestée du monde. Le ressentez-vous ?
Je le ressens, et ça me fait mal, parce que c’est mon pays. En Amérique du Sud, on est un peu détestés, on a l’habitude — mais là, c’est mondial. En 2022, tout le monde voulait que Messi gagne ; aujourd’hui, j’ai vu sur les réseaux une vraie haine. Un virage à 180 degrés. La plupart voulaient qu’on perde, c’est clair.
Qu’avez-vous envie de leur dire ?
Que le foot, c’est un torrent d’émotions, et que parfois, quand tu vois un joueur jouer à la limite comme Paredes, tu te dis «le foot ne devrait pas être ça» et tu commences à détester. Mais en Amérique du Sud, ce n’est pas comme en Europe, où l’on joue encore avec le fair-play. En Argentine, on joue avant tout pour gagner.
On a parlé de propos racistes de la part de supporters argentins. Qu’en dites-vous ?
J’ai entendu également cela. Mais je ne suis pas d’accord, pas du tout. L’Argentine est un pays merveilleux, extrêmement accueillant, absolument pas raciste. C’est l’un des meilleurs endroits où vivre. Nous sommes accueillants et nous faisons tout pour que l’étranger se sente comme chez lui, sans aucune hésitation. Jusqu’à l’accueillir chez nous et manger à notre table.
Et la finale ?
Triste. Comme tous les supporters argentins. On rêvait du doublé. Mais il ne faut pas oublier : l’Argentine a dû jouer trois prolongations dans le tournoi. Ça fait un match de plus dans les jambes. Et la demi-finale a été jouée un jour après celle de l’Espagne. On est arrivés morts, sans jambes et sans tête, face à l’Espagne. Elle a sorti la France tranquillement, elle n’a encaissé qu’un seul but de tout le tournoi. Une équipe équilibrée, une vraie défense : le juste vainqueur. Nous, on gagnait tous nos matchs à la limite ; eux sont arrivés à 100 %. Ils ont mérité le trophée.


