Malaise autour d’un débat électoral piloté par la Mairie de Versoix

La Mairie de Versoix a organisé son propre débat pour les municipales. Mais plusieurs élus affirment qu’elle a privilégié les partis présents au Conseil administratif au détriment, notamment, des « Verts ».

Capture écran du débat organisé par la Mairie de Versoix.
(Source: site Sonomix)

Organiser un débat politique n’est jamais chose aisée. Il y a toujours quelqu’un pour critiquer la façon dont vous avez posé telle ou telle question. Cet exercice peut également avoir de fâcheuses conséquences. Comme en 2015, lorsque certains élus PDC-PLR ont supprimé la subvention que la Mairie accordait depuis 23 ans à TéléVersoix à la suite du débat organisé pour les élections. Un candidat au Conseil administratif versoisien avait annoncé la nouvelle à l’un des deux journalistes-présentateurs dès la fin de l’enregistrement, devant témoin. Il en avait également profité pour lui apprendre son licenciement (il travaillait aussi à la Mairie de Versoix). Quand les politiques n’aiment pas vos questions…

Afin de ne pas se retrouver dans la même situation, la Mairie a donc décidé cette année de prendre les choses en main en organisant elle-même la soirée électorale. L’affiche semblait alléchante pour celui qui s’intéresse de près ou de loin à la Commune. Pendant deux heures, les politiciens allaient répondre aux questions des candidats face à un journaliste professionnel spécialement mandaté pour l’occasion. Le débat a donc eu lieu le mercredi 19 février 2020 à la salle Lachenal.

https://www.sonomix.ch/fr/chaines.html?videoid=versoix_2020-02-19_19-30

Lien du débat

Aux dires d’une partie du public présent et des internautes qui l’ont regardé par la suite, le résultat n’a pas satisfait, loin de là. Même si certains ont été ravis de l’exercice. A l’image du PLR Jean-Marc Leiser, heureux qu’aucune question ne lui ait été posée liée au conflit d’intérêt entre son rôle de président de l’association des commerçants de Versoix (ADER) et celui d’élu PLR. Madame Enhas, très critiquée dernièrement sur son bilan, n’a fait l’objet d’aucune question sur celui-ci.

Le PLR se félicite d’une débat public chaleureux et animé
(capture écran Facebook)

De son côté, Gilles Chappatte, candidat PDC au Conseil administratif évoque, lui, un exercice compliqué à faire. « On aurait peut-être voulu que ça bouge un peu plus, qu’il y ait des questions du public, c’était peut-être un peu trop cadré. Quant au choix du journaliste ? Je ne sais pas qui l’a décidé ». Lui peut être pas, mais son collègue du parti, le Maire et candidat Cédric Lambert, sans aucun doute. Car selon nos informations, c’est bel et bien, le Conseil administratif composé d’un PDC, d’un PLR et d’une PS qui est à l’origine de cette organisation.

 

Où sont passées les questions du public ?

 

Le problème, c’est que derrière les sourires polis d’après-débat, le malaise lié à cette prestation publique s’est exprimé très rapidement par le biais de questions : « Pourquoi ne pas avoir donné la parole au public ? Rien sur le bilan de la législature ? Et les travaux ? Mais aussi… Qui a organisé le débat? Une interrogation encore sans réponse pour certains politiciens. Une spectatrice visiblement mal informée nous a même reproché le manque de courage de nos questions. N’ayant rien à voir avec cette production, nous lui avons répondu de s’adresser directement à la Mairie.

En fait, selon nos informations, c’est Christian Séchaud, directeur de l’administration et des ressources humaines de la Mairie de Versoix qui a directement contacté le journaliste-présentateur du débat. Travaillant pour un Conseil administratif PLR – PS – PDC, difficile d’imaginer que l’employé communal ait porté son choix sans l’aval du CA. Et c’est bien là où le bât blesse. Car une chose est sûre, les Verts nous le confirment par écrit : « Nous n’avons pas du tout été associés à ce choix ». Ni l’UDC et le MCG d’ailleurs. Malaise…

Qu’une Mairie choisisse le journaliste qui va interroger les membres des formations au pouvoir est déjà choquant, mais qu’en plus, les partis proposant une alternance soient exclus de ce choix va clairement au-delà de ce qu’on peut imaginer en terme d’équité. Monsieur Séchaud le sait pertinemment puisqu’il met en avant son passé de journaliste. Les Verts, que nous avons interrogés se sont sentis particulièrement lésés par rapport à cette prestation.

« C’est à se demander si ce n’est pas un coup-monté »

Jolanka Tchamkerten confirme son mécontentement : « Je suis tombée de haut », explique-t-elle. La candidate au Conseil administratif affirme ne pas s’en être aperçue immédiatement, mais estime avoir toujours été interrogée en dernière position, véritable handicap lorsque les candidats sont questionnés sur un même sujet. « J’ai également demandé des questions du public lors d’une réunion préparatoire…  puis on en a plus entendu parler », regrette-t-elle. « Il faut évidemment que le public puisse poser ses propres questions », poursuit la « Verte ». « C’est à se demander si ce n’est pas un coup-monté », nous a même lancé Jolanka Tchamkerten. Elle n’est pas la seule à le penser. « Il est évident qu’elle a été traitée comme la cinquième roue du carrosse », fulmine un participant au débat. « Il faut être aveugle pour ne pas se rendre compte de cela. La suppression des questions du public est aussi un scandale. Tout a été organisé pour que les partis en place ne soient pas inquiétés. »

Certains autres élus expriment également leur malaise quant à la conception globale du débat et s’interrogent sur le bien-fondé du choix d’un intervenant choisit en catimini. « Malgré toutes les qualités qu’a sûrement ce journaliste, il ne connaissait pas les dossiers, et je suis persuadé qu’il a été choisi pour cela », affirme un élu. «Aucune relance, aucune question gênante en deux heures! Tout ça a été soigneusement préparé». « Chez nos voisins français un tel scénario ferait l’objet d’un recours et pourrait aboutir à l’annulation pure et simple des élections », affirme un participant. « Cette histoire va se terminer à la Cour des Comptes», assure-t-il. « Mais d’ici là les élections seront terminées depuis belle lurette. On s’est fait avoir.» 

Interpellé sur les réseaux sociaux un autre élu vert qui ne se représente pas aux élections donne son point de vue: « c’est la mairie qui a organisé sans que j’aie mon mot à dire bizarrement ». Il poursuit plus loin : «  Le problème en prenant un animateur hors sol, c’est qu’il ne connaît pas grand-chose de la commune et des enjeux et donc se lance sur des thèmes très globaux. »

Du côté du MCG, Jonathan Crettaz regrette lui aussi que le choix du présentateur a eu lieu « sans qu’on nous demande notre avis ». Le débat? Il ne m’a pas du tout plu. Ni dans les questions, qui étaient très vagues, ni dans la façon dont il s’est déroulé. En plus d’être très mal filmé. J’ai nettement préféré celui organisé il y a cinq ans. »

Le socialiste Michel Zimmermann donne son avis sur le débat:

Lors d’une interview réalisée dernièrement sur TéléVersoix, le PS Michel Zimmermann donne son avis sur le débat organisé par la Mairie de Versoix.

Mais qui a donc finalement décidé de supprimer les questions du débat? Le journaliste mandaté par la Mairie pour la prestation (qui travaille également sur « Léman Bleu » et qui a déjà animé le débat en 2011) confirme avoir été directement contacté par Christian Séchaud mais précise… « qu’il ne sait pas qui il y avait derrière ». Il explique également qu’il était question d’intervention du public dans une réunion préparatoire. Qui a décidé de supprimer cet aspect ? « C’est un choix des organisateurs du débat», répond le journaliste. C’est-à-dire? « La Mairie de Versoix.»

Lors de cette réunion préparatoire « chacun a pu donner son avis et ce qui a été proposé l’a été avec l’ensemble des candidats », poursuit le journaliste. Et concernant le fait qu’il n’y ait pas de questions du public, est-ce que cela a été décidé lors de cette réunion ?, « ça, il faut le demander à Monsieur Séchaud. Moi, j’ai un mandat pour un débat avec le Conseil municipal, et pour le Conseil administratif qu’on m’a demandé de modérer. Lors d’une réunion préparatoire on a défini le cadre du débat que j’ai pleinement respecté ».

Quant aux reproches concernant Mme Tchamkarten, le journaliste, exprime sa surprise. « Peut-être ne s’est-elle pas trouvée à la hauteur dans ce débat ? C’est possible. Après on trouve des motifs de satisfaction et d’insatisfaction dans tout ce qu’on fait. Elle a eu l’opportunité de dire ce qu’elle avait à dire. La parole lui été donnée comme aux autres, pas plus, pas moins. J’ai voulu accorder le même temps de parole dans des conditions difficile, celle du direct. Je l’ai fait en toute honnêteté » conclut-il.

Nous avons sollicité la Mairie de Versoix pour une interview téléphonique sur ce sujet, malheureusement sans suite.

Mis bout à bout, l’ensemble de ces éléments confirme le malaise face à un débat organisé par un collaborateur travaillant directement sous l’autorité du Conseil administratif PS, PDC et PLR. Comment ne pas se poser de questions lorsque sur le plateau du débat pour le Conseil administratif, trois de ces partis sont représentés et que la challenger verte n’a pas été associée au choix du présentateur? En supprimant les questions du public, ce que la candidate avait réclamé, les trois partis au pouvoir étaient assurés de ne pas se voir poser la moindre question gênante sur leur bilan. « Quand on sait que notre parti mise sur le statu quo politique (PS – PDC – PLR), je comprends ces remarques», confie une source interne au… PLR. D’autant qu’un cadre semble avoir été définit par la Mairie avant et même entre les réunions préparatoires du débat réunissant les différents partis. Cela s’appelle tirer les ficelles.

« Léman Bleu » a flairé le piège

Nos sources politiques nous informent également que la Mairie de Versoix a demandé à la chaîne « Léman Bleu » de diffuser « son débat » sur son antenne. Selon les élus, il leur a été répondu que la chaîne a refusé pour ne pas recevoir le même type de demandes d’autres communes. Il a également été annoncé à certains membres du Conseil municipal que « Léman Bleu » ne pouvait pas diffuser un programme financé par une commune. En réalité, la télé genevoise a tout simplement flairé un énorme piège qui lui aurait coûté très cher. Elle a en effet été mise en cause par l’OFCOM (Office fédéral de la communication) à travers « #Local »  une émission financée un temps notamment par… la ville de Versoix et dénoncée par une association onésienne, « car l’émission s’apparentait trop à un achat d’antenne ». En acceptant la diffusion de ce débat, « Léman Bleu » courait le risque d’être dénoncée une nouvelle fois à l’OFCOM. 

Ce procédé illustre malheureusement le rapport très particulier qu’entretient la Mairie de Versoix avec les médias. Quand ils ne vont pas dans son sens, elle les censure (« Le Courrier », « TéléVersoix »), ou tente carrément de les détruire (« TéléVersoix »). On sait qu’elle paye également des journalistes qu’elle choisit elle-même pour lui poser des questions. Avec de l’argent public, mais avec le résultat inverse de celui annoncé : informer les Versoisiens.

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